28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 10:04

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En trente ans, nous avons échangé sur tous les sujets possibles, du jardinage, à la politique, aux enfants, aux épreuves de la vie, à la maladie, aux recettes de cuisine.

 

 

En trente ans nous avons ri et parfois pleuré ensemble.

En trente ans, nous avons partagé tant et tant sur voltaire et Rousseau, tes auteurs préférés.

Les livres comme une première peau, les antiquités et les brocantes comme une seconde nature. Le soir bien souvent je te voyais passer sur la route traînant dans ton caddy tes découvertes du jour. Tu adorais aller fouiner dans certains quartiers de Paris pour dénicher le livre rare ou l'objet ancien qui te ferait vibrer au point de passer me le montrer. Je me souviens de cette pyramide dénichée, faite de feuilles et de cartons, une pure merveille à nos yeux. Parfois tu partais en province pour aller voter et jardiner. Le poids des ans se faisaient sentir dans ces moments là, mais peu importe, tu avais à coeur le travail bien fait et le partage.

Jamais, au grand jamais, je ne me suis sentie gênée ou agressée avec toi ou par toi, même si nous n' avions pas les mêmes convictions politiques. J' ai appris à travers ton mode de pensée, le sens du mot tolérance et l'amour des autres puisque, malgré tout ce qui a pu se passer et ce que l'on a pu dire sur ta libraire, tu ne m'as jamais tourné le dos. Au contraire, tu me disais " tu sais petite, la roue tourne et les vents ne nous sont pas toujours contraire".

Au Printemps, je t'ai vu venir à moi avec une branche de lilas, le plus simplement du monde. Un immense sourire éclairait ton visage sous tes grandes moustaches blanches, ta chevelure bouclée tout aussi immaculée donnait à ce dernier un air fripé de jeunesse éternelle. Ton regard malicieux, je l' attendais chaque matin comme une bouffée de bonheur.

Depuis une quinzaine de jours, tu me ramassais des paniers de cerises; ton cerisier en débordait et tu connaissais ma gourmandise.   Nous avons de nouveau parlé de clafoutis, de confitures et des saveurs de la vie. Ce matin, tu étais un peu plus matinal qu'à l'ordinaire, moi un peu plus débordée; aussi, nous avons échangé deux, trois mots; je t'ai prévenu que désormais les cerises commençaient à avoir des locataires et qu'il était préférable de les ouvrir, mon téléphone a sonné, c'était un fournisseur et par une délicate politesse tu m'as lancé " A demain petite........".

 

 

 

 

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La porte a claqué sur toi, j'ai eu le temps d'échanger avec mon interlocuteur quelques phrases, quand un hurlement, effrayant, plein de souffrances a envahi la rue; j'avais reconnu le timbre de ta voix si particulière, roulant les R, j'ai bondi, mon portable en main, un immense camion était face à moi, entre nous en sommes. J'ai d'abord découvert ta basquette et puis à côté une bouillie de chairs, d'os , de sang, je n'ai pas eu le courage d'aller plus avant, je savais juste que je devais me préserver d'autres visions pour devenir efficace, soit prévenir les municipaux, car je croyais encore que tout était possible malgré l'indicible vision qui me hante désormais. De longues heures se sont écoulées, j'ai ressenti un profond désarroi et une culpabilité immense, celui de ne pas t'avoir retenu quelques minutes de plus, d'avoir répondu au téléphone et d'avoir attaché plus d'importance à un simple coup de fil qu'à toi; nos vies ne tiennent vraiment qu'à un fil celui du destin. je n'ai pas su te préserver de cette tragédie, j'ignore si à l'heure où j'écris ce texte tu es encore parmi nous, car tes jambes, tes pieds n'étaient plus qu'un amas sanguinolent, ton sang emplissant le caniveau.

 

 

J'ignore ton nom, ton prénom, tu es pour moi juste "papé" et je ne suis que "ta petite". Nous nous donnions cette affection,ce respect si particulier qui unissent parfois deux êtres, au delà de tous les clivages sociaux, raciaux, religieux. Ceci depuis plus de trente ans.

 

 

 

 

 

 

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Nous en étions au temps des cerises; j'ai désormais un chagrin d'amour immense, une plaie ouverte.

Quand sifflera un merle moqueur ou un gai rossignol au creux de mon coeur, c'est ton souvenir qui m'envahira.

 

 

                                                                         A Papé

 

 Désormais, je sais que tu n'es plus, ma peine est immense, les cerises n'auront plus jamais la douceur de ton regard  posé sur moi.

 

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 « Tous, tant que nous sommes, nous n'avons à nous que la minute présente; celle qui la suit est à Dieu: il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver l'ami que l'on quitte: notre mort ou la sienne. Combien d'hommes n'ont jamais remonté l'escalier qu'ils avaient descendu?»                   Chateaubriand 

                                                                     Mémoires d'Outre-tombe

 

 

 

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Published by vegaelnath - dans histoires d'en ville
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le sourd 02/07/2012 10:14

Je me suis permis d'envoyer votre article aux enfants de ce monsieur que je connaissais moi aussi depuis bien longtemps (nos deux maisons de campagne étaient voisines, et nos enfants ont joué
ensemble des années durant avant que la vie les sépare...

vegaelnath 02/07/2012 10:51



merci, il n'y a pas de souci bien au contraire, si cela peut leur apporter un peu de réconfort dans cette terrible épreuve .



Florence LAPEYRE 28/06/2012 23:02

de tout coeur avec vous. Allumez une bougie, peut-être que "Papé" en sentira la bienveillante chaleur...

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